
L’imitation en littérature nous éloigne-t-elle de nous-mêmes ? L’écriture autobiographique, en particulier, semble mal s’accommoder de l’inspiration de modèles. Qu’est-il en effet de plus personnel que l’écriture de soi ?
La profession de foi de Jean-Jacques Rousseau dans son préambule des Confessions est sans ambiguïté :
Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi.
Ni imitation, ni imitateur. La vérité autobiographique tient dans l’originalité d’une écriture soustraite à tous modèles et toutes influences.
Pourtant, le point de vue des écrivains sur les vertus ou les méfaits de l’imitation ne laisse de faire débat et certains n’hésitent pas à faire l’éloge de l’imitation. C’est la conviction de l’écrivain Edouard Louis :
On devrait dire, pour être authentique, imitez les autres comme des fous. […] Parce que, si vous cherchez à l’intérieur de vous, ce que vous êtes vraiment, vous n’allez rien trouver d’autre que ce que le monde a mis en vous.
Nathalie Devers a consacré une de ses émission radiophonique « Sans préjuger » à « Edouard Louis : écrire l’intime, un acte politique ? ». Contre toute attente, l’auteur d’En finir avec Eddy Bellegueule, dont le premier roman, en 2014, est clairement autobiographique, préconise l’imitation comme garantie d’authenticité. Convaincu de sa démarche, il a poursuivi son œuvre autobiographique pendant dix ans, jusqu’à la publication en 2024 de L’Effondrement.
On comprend mieux la déclaration déroutante de l’écrivain qui s’explique plus précisément. Pour lui, l’imitation est tout autant un processus d’écriture qu’un mode opératoire dans la vie même :
Pendant toute ma vie, j’ai imité des gens que j’adorais, que j’admirais, que je voulais devenir. Et ce que je suis devenu aujourd’hui, est le résultat de toutes ces imitations. (…) Si vous cherchez à l’intérieur de vous, ce que vous êtes vraiment, vous n’allez rien trouver d’autre que ce que le monde a mis en vous.

C’est donc pour se libérer de son passé, des figures repoussoirs de l’enfance, du milieu familial et social d’origine, que l’individu cherche à s’inspirer de modèles. La personnalité se construit par imitations de personnalités admirées, inspirantes. Proust a lui-même conquis son propre style, son univers littéraire absolument personnel et original, par l’imitation des modèles d’écrivains comme les frères Goncourt. En les pastichant, il a assimilé leur style puis s’en est libéré, se rapprochant progressivement de son propre idéal d’écriture.

La vérité de soi ne semble donc se révéler qu’à travers les autres, imités, assimilés et finalement agrégés à sa propre nature, progressivement élaborée. Ce processus de construction de la personnalité par imitations successives est aussi à l’œuvre dans l’écriture. Paradoxalement, il vaut plus encore dans le récit de l’intime, selon le témoignage d’Edouard Louis. L’éloge de l’imitation littéraire ne doit plus nous surprendre.
